Pourquoi courir peut-il procurer une sensation d’euphorie ?
Courir longtemps peut faire mal, épuiser les jambes et pourtant procurer, à certains moments, une étonnante sensation de bien-être. Des chercheurs viennent de mieux comprendre ce phénomène, souvent appelé « runner’s high ». Leurs travaux montrent qu’au cours d’un marathon et d’un ultramarathon, l’organisme libère progressivement des substances capables d’agir sur l’humeur et la perception de la douleur.
Le fameux « runner’s high »
Après plusieurs dizaines de kilomètres, certains coureurs décrivent une sensation difficile à expliquer : moins d’anxiété, une humeur plus légère, une impression de bien-être, voire une forme d’euphorie malgré la fatigue. Ce phénomène est connu sous le nom de « runner’s high ».
Pendant longtemps, les chercheurs ont principalement évoqué les endorphines pour expliquer cette sensation. Une nouvelle piste s’est toutefois imposée depuis plusieurs années : celle des endocannabinoïdes, des molécules naturellement fabriquées par notre organisme.
Des substances produites naturellement par le corps
Le terme peut prêter à confusion avec le cannabis, mais il s’agit bien de substances produites naturellement par le corps humain. Elles participent notamment à la régulation de la douleur, de l’humeur et de différentes fonctions liées au système nerveux.
Parmi elles, deux molécules ont particulièrement intéressé les chercheurs : l’anandamide et le 2-AG. Inutile de retenir ces noms compliqués : l’essentiel est de comprendre qu’elles font partie des mécanismes naturels utilisés par l’organisme pour s’adapter à un effort prolongé.
Deux études menées auprès de coureurs
Pour observer ce qui se passe réellement pendant une longue course, les chercheurs ont réalisé deux études directement sur le terrain. La première a suivi 19 coureurs expérimentés capables de terminer un marathon. Chaque participant a également effectué une séance de marche d’une durée comparable, afin de pouvoir comparer les deux situations.
Des prélèvements sanguins ont été réalisés au départ, puis au fil du marathon, notamment après 14 et 28 km, à l’arrivée et 45 minutes plus tard. Les chercheurs ont ainsi pu suivre l’évolution des différentes molécules au fur et à mesure que la fatigue s’installait.
– Article scientifique complet - BMC Medicine
– Référence bibliographique - PubMed
L’anandamide augmente au fil du marathon
Le résultat le plus net concerne l’anandamide. Sa présence dans le sang augmente progressivement pendant le marathon. À partir de la deuxième partie de la course, son niveau devient clairement supérieur à celui observé pendant la marche.
Cette augmentation se poursuit jusqu’à l’arrivée et reste encore visible 45 minutes après l’effort. La marche entraîne elle aussi une évolution de cette substance, mais beaucoup plus modérée.
Le marathon ne produit pas exactement la même réponse que l’ultra
Les chercheurs ont ensuite voulu savoir si le même phénomène se retrouvait lorsque l’effort devenait beaucoup plus long. Ils ont donc étudié 36 ultramarathoniens participant à des épreuves de 100, 160 ou 230 km lors du Tor Tour de Ruhr, en Allemagne.
Là encore, le niveau d’anandamide augmente après la course, quelle que soit la distance parcourue. Mais une observation surprend : les concentrations mesurées après le marathon sont plus élevées que celles relevées après les ultramarathons.
Courir plus longtemps ne signifie donc pas forcément plus d’euphorie
Ce résultat rappelle une chose importante : la durée de l’effort n’explique pas tout. Un marathon est généralement couru à une intensité nettement supérieure à celle d’un ultramarathon. Sur 100, 160 ou 230 km, les coureurs doivent au contraire gérer leur effort pour tenir pendant de nombreuses heures.
Les chercheurs envisagent donc que l’intensité de l’exercice puisse jouer un rôle important dans la production de ces substances. Ils restent toutefois prudents : leurs travaux ne permettent pas encore d’établir précisément la relation entre l’intensité, les endocannabinoïdes et les sensations ressenties par le coureur.
Moins d’anxiété, mais aussi davantage de douleur
Les sensations déclarées par les participants sont également intéressantes. Pendant le marathon, les coureurs ont rapporté davantage d’euphorie et moins d’anxiété que lors de la séance de marche.
Mais cette sensation de bien-être ne signifie évidemment pas que le marathon devient facile. La douleur augmente progressivement au cours de la course et devient particulièrement marquée après 28 km.
Chez les ultramarathoniens, l’anxiété diminue également après l’épreuve et la douleur augmente fortement. En revanche, les chercheurs n’ont pas constaté d’augmentation significative de l’euphorie après les courses de 100, 160 ou 230 km.
Un phénomène très différent selon les coureurs
Tous les participants ne ressentent d’ailleurs pas ce fameux « runner’s high ». Pendant le marathon, seuls certains coureurs ont déclaré avoir vécu cette sensation. D’autres ont répondu que non, tandis que plusieurs se sont montrés incapables de déterminer s’ils l’avaient réellement ressentie.
Cette variabilité est importante. L’étude ne montre donc pas qu’un marathon déclenche automatiquement une euphorie chez tous les coureurs. Elle met plutôt en évidence une association entre l’effort d’endurance, les modifications de certaines molécules et plusieurs changements dans les sensations ressenties.
Un rapport avec le cannabis, mais pas avec sa consommation
Le rapprochement avec le cannabis mérite également d’être expliqué. Les endocannabinoïdes portent ce nom parce qu’ils agissent sur un système biologique également impliqué dans les effets du cannabis. Mais cela ne signifie pas que courir revient à consommer du cannabis.
L’anandamide et le 2-AG sont fabriqués naturellement par notre organisme. L’étude ne montre donc pas que les coureurs « produisent du cannabis », mais plutôt que l’exercice active certains mécanismes biologiques qui présentent des points communs avec ceux concernés par les cannabinoïdes.
Une découverte intéressante, mais pas encore toute l’explication
Les chercheurs ont travaillé sur des groupes relativement restreints : 19 coureurs pour l’étude consacrée au marathon et 36 ultramarathoniens pour la seconde. Les conditions d’une véritable course peuvent également varier selon la météo, l’allure, la fatigue ou encore l’alimentation.
Surtout, mesurer ces molécules dans le sang ne permet pas à lui seul de déterminer exactement ce qui se passe dans le cerveau. Les résultats montrent une association entre l’effort et les variations des endocannabinoïdes, mais ils ne permettent pas d’affirmer que ces molécules sont, à elles seules, responsables du « runner’s high ».
Quand la science commence à expliquer le plaisir de courir
Cette étude apporte néanmoins une pièce supplémentaire au puzzle. Après des décennies de recherches principalement centrées sur les endorphines, les scientifiques disposent désormais de nouvelles données montrant que le système endocannabinoïde évolue de manière très nette pendant les efforts d’endurance prolongés.
Le paradoxe du coureur apparaît alors sous un jour nouveau : plus les kilomètres s’accumulent, plus le corps souffre, mais il met aussi en place ses propres mécanismes pour accompagner l’effort. Entre douleur, fatigue, diminution de l’anxiété et parfois sensation d’euphorie, le plaisir de courir pourrait ainsi être le résultat d’une interaction complexe entre plusieurs mécanismes naturels de l’organisme.
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